Pour aller plus loin
- Jean-Marc Rodriguez voit ainsi la fusion surréaliste du moi et du monde : «S'affirme dès les premiers poèmes surréalistes la présence de «trésors» enfouis, révélés par des mots «créateurs d'énergie», crédités d'un fort coefficient de bonheur parce que débarrassés de leur valeur ornementale comme de leur logique rationnelle. Le langage ainsi libéré, rendu à sa surréalité, objective la fusion du moi et du monde : «La valeur d'oracle des mots qu'il prononce ou trace sur le papier, montre l'urgence qu'il y a à en déchiffrer le sens pour savoir qui il est et ce qu'il est venu faire ici-bas» (Nadja, Gallimard, 1928). Dès lors, l'anodin, l'incongru et tout ce que la raison rejette a priori devient dans la poésie surréaliste le point de passage qui peut conduire de l'autre côté du miroir. La «trouvaille» sera au surréalisme ce qu'était la surprise pour Apollinaire, un révélateur transfigurant le réel. D'où l'importance du motif de l'attente qui s'impose au promeneur fébrile de Nadja et du Paysan de Paris déambulant dans la capitale en quête de signes, d'analogies, de «pétrifiantes coïncidences», merveilleuses ou dérangeantes.» (Histoire de la littérature française, XXe siècle, Bordas.
- DES SIGNES D'UN BON GOUVERNEMENT
- Écrivains et théoriciens du surréalisme se plaisent à mettre l'accent sur l'impression d'une voix étrangère qui double la voix du poète. C'est ainsi qu'André Breton écrit dans Légitime Défense (Gallimard, 1926) : «Encore une fois, tout ce que nous savons est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que, par elle, quelque chose de grand et d'obscur tend impérieusement à s'exprimer à travers nous, que chacun de nous a été choisi et désigné à lui-même entre mille pour formuler ce qui, de notre vivant, doit être formulé. C'est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes et que nous n'avons jamais eu loisir de discuter. Il peut nous apparaître, et c'est même assez paradoxal, que ce que nous disons n'est pas ce qu'il y a de plus nécessaire à dire et qu'il y aurait manière de le mieux dire. Mais c'est comme si nous avions été condamnés de toute éternité.» Beaucoup plus tard, en 1966, lors des Entretiens de Cerisy-la-Salle sur le surréalisme, Alain Jouffroy proclamait que la poésie surréaliste est «le flux magnétique d'un arrière-monde dont la pensée ordinaire nous sépare, puisque c'est avant l'interprétation, avant le besoin d'expression, qu'elle nous fait des signes, qu'elle nous appelle, et, comme le dit Breton, «qu'elle cogne à la vitre». La poésie surréaliste, et cela c'est exemplairement son action révolutionnaire, a coupé les ponts avec l'interprétation d'une expression. La poésie surréaliste n'exprime rien parce qu'il n'y a rien à exprimer pour celui qui écoute et qui ne cherche qu'à se mettre en état d'écoute. La voix qui parle dans les poèmes de Breton n'est pas celle du Breton qui nous parle quand nous lui parlons ; ce qui s'exprime par lui, c'est quelqu'un qui lui dit quelque chose.» La lecture des poètes surréalistes vous semble-telle confirmer ces points de vue ?
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