Texte de Roudaut


 

« Lieu de puissance et de séduction, la bibliothèque peut également être une forme de sanctuaire. Le règlement de la bibliothèque de la Sorbonne déclare le lieu « Sacer et augustus ». Dans le testament par lequel il lègue sa bibliothèque au Collège de la Sorbonne, Richelieu rappelle que les livres doivent être l'objet d'une attention respectueuse et dévote : « pour la conservation du lieu et des livres de ladite bibliothecque, il sera besoin de nettoyer souvent, j'entendz qu'il soit choisy par mondit nepveu ung homme propre à cet effect, qui sera obligé de ballayer tous les jours une fois ladite bibliothecque, et d'essuyer les livres et les armoires dans lesquelles ilz seront ». Le cuir des reliures est à graisser ; les tranches à dépoussiérer ; plaqués aux murs, les livres seraient des « ex-voto », et la bibliothèque un tombeau. Deux siècles plus tard, Mallarmé se moquera de ces soucis matériels et maniaques, quand la seule façon d'ôter leur poussière aux livres est de les consulter et de les recréer. Lieu de lecture, par intermittence, la bibliothèque est un lieu de conservation, et d'exposition. Le livre est aussi précieux d'être fragile que de garder trace en lui de la parole fondatrice du monde. L'ayant ouvert sur des pages enluminées et l'ayant déposé sur un lutrin, le lecteur, debout est devant lui en position d'orant. La place centrale que tient la Bible, en toute bibliothèque occidentale, dans le nom et dans le monument, puisqu'il n'y a aucune parole qui ne puisse s'énoncer, mythiquement, sans procéder de l'expression primordiale, qui fit coïncider le dire et le faire, pourra être occupée, comme le soleil noir substitué à la vive clarté, par une sorte de contre-livre, de livre infernal, défaisant l'harmonie et restaurant le chaos, à la façon de l'ouvrage démoniaque présenté à la sorcière d'En-dor par un serviteur animal du diable. Moins radicalement, mais plus subtilement, on peut considérer que toute bibliothèque est troublée par un livre qui y met le désordre, conteste par son existence l'ordre établi. Il est habilement dispersé dans tous les livres. Faisant paraître, ostensiblement, ce qui était caché dans les armoires, le duc Jean Floressas des Esseintes établit sa bibliothèque À Rebours de la classification traditionnelle et hiérarchique du savoir.

Le héros de J.-K. Huysmans ne fait pas que s'intéresser aux auteurs dédaignés de la décadence, il les honore, les loue et les glorifie : « un merveilleux canon d'église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contint, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire ». Les trois poèmes retenus sont les sonnets, La Mort des amants, L'Ennemi, disposés de part et d'autre du poème en prose, Anywhere out of the worlld où se dit l'espoir d'un contre-monde, où le fait d'être se parfait de la pensée complémentaire de ne pas être. »

(Jean Roudaut, Les Dents de Bérénice, Deyrolle Éditeurs)