Texte de Queneau

« Se profila sur l'écran un cheval énorme et blanc, et les bottes de son cavalier. On ne savait pas encore à quoi tout cela mènerait, la mère Béchut tapait à cœur fendre sur sa grelottante casserole, Jacques et Lucas tenaient leur siège à deux mains comme si c'avait été cette monture qu'ils voyaient là devant eux immense et planimétrique. On montre donc la crinière du solipède et la culotte du botté et Ton montre ensuite les pistolets dans la ceinture du culotté et Ton montre après le thorax puissamment circulaire du porteur d'armes à feu et l'on montre enfin la gueule du type, un gaillard à trois poils, un mastard pour qui la vie des autres compte pas plus que celle d'un pou, et Jacquot n'est nullement étonné de reconnaître en lui Jacques L'Aumône.

Comment est-il là ? C'est assez simple. Après avoir abdiqué pour des raisons connues de lui seul Jacques comte des Cigales a quitté l'Europe pour les Amériques et le premier métier qu'il a choisi de faire en ces régions lointaines est celui d'orlaloua. En ce moment par exemple il inspecte la plaine debout sur un éperon rocheux qui domine la vallée, il finit par apercevoir là-bas à l'horizon quelque chose on ne sait pas encore

très bien quoi. Il fait un geste, un grand geste purement décoratif qui zèbre l'écran de toute la promesse de rares aventures et le cheval qui jusqu'alors piaffait fout le camp au galop. On les voit qui déboulent des pentes, à pic parce qu'on a mis l'objectif de travers, sans le dire. Ils sautent par-dessus d'imprévus obstacles ou voltigent par-dessus des ruisseaux. Ils s'engagent sur une petite passerelle qui joint sans garde-fou les deux rives escarpées d'un torrent et le vertige ne saisit pas Jacques lorsqu'il aperçoit à cent mètres au-dessous de lui le bouillonnement des eaux. Un peu après ce passage un défi (semble-t-il) aux lois de l'équilibre, notre héros se précipite menaçant sur un chariot bâché que conduit un vieil homme et que traînent approximativement deux ou trois mules.

Haut les mains, le vioc obtempère, mais alors ô merveille, une superbe et idéale innocente et blonde jeune fille apparaît et le cinéma sans couleur doit s'avouer impuissant à rendre la céruléinité de ses châsses. Jacques galant homme ne lui fera pas le moindre mal non plus qu'au croulant qui n'est autre le papa. Au contraire il les va protéger. Il les accompagne et caracole près de la beauté qui s'apprivoise. Le paternel fait glisser son émotion en s'huilant le gosier avec du visqui c'est un gai luron qui trémousse encore joliment des doigts du pied qu'il n'a pas dans la tombe.

Tout à coup, voilà ce qu'on craignait et ce qu'on espérait : cinq ou six lascars se sont embusqués derrière les rochers. Haut les mains qu'ils crient eux aussi mais Jacques ne se laisse pas impressionner : il se jette à bas de son cheval et que la poudre parle ! Elle ne parle pas, elle siffle ! Non pas elle, les balles ! Sifflent. En tout cas voilà déjà un des assaillants sur le carreau : il voulut montrer son nez hors de sa cachette et toc c'est un mourant. Un second, fantaisie singulière, change d'abri. Notre héros l'atteint d'un plomb agile et le desperado faisant une grimace s'écroule, supprimé. La jeune personne s'est planquée derrière le chariot, elle utilise une carabine élégante et jolie pour faire le coup de feu. Un grand méchant à moustaches noires vise avec soin Jacques L'Aumône, pan la jolie blonde lui enlève un bout de biceps d'une balle rasante. Cet exploit provoque la retraite des agresseurs. On se congratule quand tout à coup on aperçoit que le paternel est mort. Il a reçu un coup de pétard dans le buffet. Il est plein de grains de plomb. Il n'y a plus qu'à l'enterrer. »

(Raymond Queneau, Loin de Rueil, op. cit.)