Depuis toujours, il fascine, intrigue, rassure… Petite histoire du merveilleux et rencontre d’un autre genre avec Jean-Claude Carrière, un type vraiment fantastique.

Un homme à fables

Scénariste (pour Buňuel, Godard, Schlöndorff, Forman), romancier (Lézard), essayiste (Fragilités), homme de théâtre (auteur de L’Aide-mémoire ou d’une adaptation du Mahabharata pour Peter Brook), Jean-Claude Carrière est un personnage hors norme, façonné par ses voyages à travers le monde, dans l’imaginaire et l’insondable cœur des hommes.

Comment définir le merveilleux ?

Le mot même renvoie à quelque chose d’étonnant, à un monde magique qui échappe à toute explication rationnelle ; à des créatures, à des personnages, à des lieux et des actions extraordinaires, au sens premier du terme. Le merveilleux, c’est ce qui se situe hors de l’humain, ou plutôt au-dessus de lui. On le rencontre dans les contes de fées, dans le _____ (1) des vieilles légendes, des mythes et des épopées. Il vous laisse ému, emporté, ravi. Angoissé aussi, car cette fréquentation des dieux, des démons et des merveilles n’est pas de tout repos. Même si je ne confonds pas le merveilleux avec le fantastique, l’horreur, ou la science-fiction.

Où est la différence ?

Le merveilleux est plutôt source de ravissement et de joie. Il ouvre sur le paradis quand l’horreur et le fantastique tirent vers l’enfer. Nous sommes écartelés entre le bonheur et la douleur, entre la lumière et l’ombre…

Le merveilleux est-il universel ou relève-t-il des singularités culturelles ?

Si une chose me frappe dans l’histoire du monde et de l’humanité, c’est ce besoin insatiable qu’ont toutes les sociétés de rechercher le merveilleux, de se hisser jusqu’à toucher la voûte sous laquelle nous sommes enfermés, afin de débusquer un autre monde. Ce désir persistant, terrifiant même, parce qu’il peut conduire aux pires dérèglements – individuels (l’ascèse, l’illumination, la drogue) ou collectifs (les utopies politiques radicales, les sectes et les mouvements fanatiques de masses) –, répond à une immense frustration qui est celle de la condition humaine. Que le ciel s’entrouvre, que j’aperçoive un dieu ou une déesse, que je chausse les bottes de sept lieues ou accomplisse des exploits herculéens, tout, plutôt que cette vie harassante et monotone, que cette existence répétitive et sans surprise ! Les grands récits – des sagas finlandaises au Mahabharata indien, des mythes germaniques aux épopées chinoises – proclament cette quête impérieuse d’un ailleurs qui enchante et émerveille. Les grands auteurs arrivent parfois à toucher du doigt ce plafond-là, à entrouvrir les portes de l’ailleurs.

Pourtant, quand on évoque le merveilleux, on pense plutôt aux contes de fées…

Oui. Mais vous avez remarqué ? C’est justement au moment où le monde se désenchante, où la science moderne commence à saper les illusions et les croyances religieuses, que le conte de fées entre en littérature et ________ (2) ses lettres académiques. Grâce, entre autres, à Charles Perrault (1628-1703), paradoxalement le chef de file des Modernes. C’est lui qui remet le conte au goût du jour et crée un nouveau genre littéraire. Le merveilleux s’efface au temps des philosophes, mais renaît plus tard avec le romantisme et la floraison de la littérature gothique – les romans plus ou moins fantastiques, les contes pour enfants et la littérature populaire.

Mais c’est avec les surréalistes qu’il prend la direction la plus surprenante : André Breton et ses amis chercheront dans le hasard objectif, dans les rencontres fortuites et les jeux du langage une beauté convulsive, défiant la banalité quotidienne. C’est toute la quête de Nadja : une sorte de parcours initiatique dans un monde transfiguré par l’acte poétique. Une démarche presque sacrée, mais à l’état sauvage, sans aucun dieu…

 
 

Et aujourd’hui, où trouve-t-on le merveilleux ?

Au cinéma ! D’ailleurs, toutes les traditions cinématographiques sont merveilleuses. Même dans notre France cartésienne : on a certes commencé par filmer la sortie de l’usine Lumière à Lyon ou l’entrée du train en gare de La Ciotat, mais, au même moment, un Georges Méliès mettait en scène des histoires féeriques d’êtres humains catapultés sur la Lune ou d’explorateurs déboulant dans des univers imaginaires peuplés d’êtres fantaisistes. En Inde, on a puisé dans les vieilles légendes racontant les hauts faits des guerriers, des héros, les prouesses divines et les avatars de Vichnou. De même pour le cinéma japonais, revisitant sans cesse les grandes chansons de geste de son Moyen Age guerrier et ses fantômes infatigables.

Le grand problème, par rapport à la littérature et au conte de fées, c’est que le cinéma est un art par essence réaliste. Pénétrer le territoire du rêve lui est a priori interdit. Si l’on veut filmer ce qui n’existe pas, il faut avoir recours aux trucages, surenchérir sur les effets spéciaux, numériser les miracles. On nage en plein paradoxe : créer l’illusion pour que l’illusion semble plus vraie que le vrai !

La machine à rêver qu’est le cinéma ne risque-t-elle pas de se perdre dans une escalade d’effets spéciaux ?

Pas obligatoirement. Prenez la fin d’un film comme Stalker, de Tarkovski : tout à coup, sans raison, une jeune fille regarde un verre et, par son seul regard, le fait bouger à distance. La force poétique de l’image est telle que, tout d’un coup, je ne me pose plus la question de savoir si c’est possible ou impossible : j’ai envie d’y croire. Dans le même genre, il y a cette scène incroyable dans un film de Laurel et Hardy : Stanley allume sa cigarette avec son doigt, sans briquet. Il fait simplement le geste de frotter le pouce sur l’index et hop ! une flamme jaillit, tellement inattendue que son compère, qui n’en croit pas ses yeux essaie de l’imiter à son tour, mais sans succès. Ce qui le fait bougrement enrager.

Le merveilleux est toujours fugace. Ai-je bien perçu l’inquiétante étrangeté, par exemple, d’un Harry Langdon dans Tramp, tramp, tramp, mélange étonnant d’un adulte qui se conduit comme un bébé ? Il a dû en regarder beaucoup pour reproduire à la perfection de telles mimiques et de tels mouvements de têtes ! Ai-je bien perçu, dans Le Sacrifice, de Tarkovski, cet homme qui brusquement, sans raison, se met à léviter ? Le merveilleux, c’est quand on se frotte les yeux, quand le conte de fées s’_________ (3) dans le quotidien.

Propos recueillis par Xavier Lacavalerie.

Télérama n° 2773 du 20/12/06