1 Roland Barthes disait volontiers : « Je me suis fait structuraliste pour ne plus avoir à aller

en bibliothèque, mais voilà que le structuralisme est devenu lui-même une vaste bibliothèque ».

C’était bien perçu, mais ce qu’il ne prévoyait peut-être pas, c’est qu’il allait un jour devenir lui

même une bibliothèque, bientôt une institution. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas loin de partager

5 cette légère phobie, doublée chez moi d’une forte allergie à la poussière et au papier : je mis jadis

plus d’un an à trouver l’entrée de la bibliothèque de la rue d’Ulm et plusieurs heures la sortie de

celle de la Sorbonne, plus labyrinthique que de raison. Depuis, je rêve parfois que je marche dans

une rue de Paris dont les façades haussmanniennes se transforment peu à peu en rayons de livres

superposés et alignés à l’infini, chaque étage devenant un rayon, chaque fenêtre un dos de livre.

10 Je cherche une adresse, et ne trouve qu’une cote – celle, vide, d’un ouvrage manquant à sa place,

et je me réveille en sursaut devant son « fantôme ». Ce cauchemar est injuste, car le plaisir propre

à la bibliothèque est précisément d’y trouver ce qu’on n’y cherchait pas, et vice versa.

Celle de mes parents ne comportait aucun livre de Jane Austen, mais, quoi qu’en dise Mark

Twain, ce manque ne suffisait pas à la rendre parfaite, même si elle ne contenait pas grand-chose

15 d’autre. J’exagère : y figuraient en fait – aujourd’hui « dispersés » – une petite centaine, éclectique

et datée, de titres où dominaient, si j’ai bonne mémoire, Loti, Farrère, Bourget, Bordeaux,

[...], Colette (seulement pour Sido et La Maison de Claudine), Giono, beaucoup de Giono, forcément

de la première manière : Regain (dont j’ai toujours retenu l’incipit : « Quand le courrier de

Banon passe à Vachères, c’est toujours dans les midi. On a beau partir plus tard de Manosque les

20 jours où les pratiques font passer l’heure, quand on arrive à Vachères, c’est toujours midi. Réglé

comme une horloge »), Colline, Un de Baumugnes, Le Grand Troupeau, Les Vraies Richesses,

Que ma joie demeure..., d’Annunzio (l’Enfant de volupté, un peu caché, sans doute à cause de

son titre trop évocateur), Rostand (Cyrano et l’Aiglon, dont nous savions par coeur quelques tirades),

Emily Brontë (Les Hauts de Hurlevent), Margaret Mitchell (Autant en emporte le vent),

25 une trilogie pacifiste composée de Barbusse (Le Feu), Dorgelès (Les Croix de bois), Remarque

(À l’Ouest rien de nouveau), Mauriac (Thérèse Desqueyroux), Maurois, pour un roman auquel

je vais revenir, et pour quelques biographies aux titres savamment choisis, par métaphore ou

métonymie : Ariel pour la vie de Shelley, Don Juan pour Byron, René pour Chateaubriand, sans

compter une vie de Lyautey, qui nourrit chez moi, pendant quelques semaines, une vocation

30 coloniale, et une autre, de Disraeli, dont la présence me reste encore énigmatique. [...]

Le roman préféré de ma mère était donc Climats, d’André Maurois, dont je n’ai retenu

que cette épure psychologique : dans la première partie, le héros souffre de sa passion malheureuse

pour une jeune femme un peu fatale malgré elle, «être de fuite» qu’il a pourtant épousée,

et qui le quittera avant de se suicider. Dans la deuxième partie, il inflige à sa seconde femme

35 une conduite semblable à celle dont la disparue l’avait fait souffrir, comme pour punir l’une des

fautes de l’autre. La chose tournait finalement au bénéfice des bons sentiments et de l’amour

conjugal, mais je me demandais ce qu’il en serait, selon une autre intrigue, si, la première – et,

dans cette version, unique – épouse ayant survécu et étant revenue, résipiscente, dans la vie du

héros, les rôles s’inversaient au sein du même couple, l’homme devenant à son tour une sorte de

40 « bel indifférent » – notion d’époque. Je ne sais d’où venait à ma mère son goût pour ce roman

« d’analyse », comme on disait alors, ni pourquoi je m’en souviens encore.

Mon père le résumait à sa façon par cette vanne un peu réchauffée : « Ce type a complètement

loupé sa vie conjugale : sa première femme est partie, et la deuxième est restée ». Plus

généralement, il affectait à l’égard de ce léger excédent de bagage littéraire un non moins léger

45 dédain, qu’il exagérait à plaisir. [...] Malgré cette réserve de principe, soigneux en toutes choses,

il tenait à couvrir certains de ces livres, et la bonne idée lui était venue d’employer à cette fin

des chutes de papier peint dont le reste non chu couvrait les murs de nos chambres, et de la pièce

qualifiée de « salle à manger ».

Certains de ces livres donnaient lieu à des séances de lecture à haute voix ; la voix était

50 toujours celle de mon père, que ma mère écoutait respectueusement tout en « avançant » un

tricot pénélopéen, et qu’accompagnait parfois le chuintement sec du coupe-papier entre deux

pages. Cet instrument inutile (j’appris vite qu’un simple couteau de cuisine était plus efficace)

consistait en une lame non aiguisée dont le manche se terminait par une sorte de serre d’oiseau

en métal tenant une bille d’agate translucide ; la tentation était grande de desserrer la griffe pour

55 libérer la bille, mais je n’ai pas souvenir d’y avoir cédé, ou d’avoir mené à bien cette opération ;

le souvenir, en ce cas, serait sans doute resté cuisant. J’ai l’air de pasticher ici une page de Si le

grain meurt, mais il n’en est rien, même si, au fait, ce livre figurait lui aussi dans notre bibliothèque

familiale. [...]

À ce répertoire d’imprimés, ma mère ajoutait pour son usage personnel quelques poèmes

60 qu’elle avait, je ne sais ni quand ni d’où, recopiés à la main dans un cahier aujourd’hui disparu,

comme tant d’autres reliques de l’oubli. Hugo, Lamartine, Musset, Desbordes-Valmore, Samain,

Sully Prudhomme (« Le vase où meurt cette verveine... »), « le » sonnet d’Arvers, Banville, Verlaine,

Miguel Zamacoïs en constituaient le fonds, de tonalité typiquement romantique et post-romantique.

Gérard Genette, Bardadrac, Seuil / Fiction & Cie 2006, p. 38 à 42