1. Je suis né sur un territoire que se partageaient deux langues : l’une est aujourd’hui à peu
  2. près morte ; l’autre demeure l’objet de passions, de lutte, d’envie, de soupçons, de répudiations
  3. – c’est-à-dire d’amour, même si, en matière de langue, l’amour ne va pas forcément de soi et que le
  4. vocabulaire amoureux puisse n’être qu’un vêtement idéologique.
  5. La terre où je suis né est le lieu d’une mort, la scène d’un crime sans coupables : un territoire
  6. minuscule, un village à présent presque éteint, en haute Corrèze, dans le Massif central, d’où
  7. s’est retiré, peu à peu, avec ses habitants, ce qu’on appelle un patois, i.e. selon Littré un « parler
  8. provincial qui, étant jadis un dialecte, a cessé d’être littérairement cultivé et qui n’est plus en usage
  9. que pour la conversation parmi les gens de la province, et particulièrement parmi les paysans et les
  10. ouvriers ».
  11. Une langue donc qui ne s’est jamais écrite : une branche minuscule de l’occitan limousin,
  12. variante infime qui n’a été parlée, telle quelle, que sur quelques dizaines de kilomètres carrés
  13. puisque, au-delà de limites d’ailleurs incertaines (et humaines plus que géographiques) , elle n’était
  14. déjà plus tout à fait la même : frêle bruit détaché d’une grande langue historiquement défaite par
  15. le français monarchique, puis, pour les patois, par les décrets mortifères de la Révolution de 1789,
  16. mais continuant de vivre, dans une sorte d’opprobre, jusqu’à ce que s’éteigne, dans les années
  17. soixante-dix, la civilisation rurale. […]
  18. Dans le sentiment qu’aujourd’hui j’ai de la langue française, je dois à ce patois, avant toute
  19. pratique du latin, le goût de l’étymologie et des concomitances linguistiques, puisque le limousin me
  20. faisait entendre la latinité du français (et celle des autres langues latines – le portugais notamment
  21. dont il était proche par ses chuintantes) : quel paradoxe, n’est-ce pas, pour une toute petite langue
  22. méprisée par l’école de la République, que de m’avoir ouvert à l’histoire de la langue française et au
  23. monde ; une histoire certes rêveuse, sentimentale, d’une rigueur vagabonde et pleine de raccourcis
  24. poétiques, mais néanmoins assez puissante et juste pour me faire nouer avec le français un de ces
  25. liens dont l’écriture n’est que la part manifeste – avec, bien sûr, le souci de maintenir à hauteur de
  26. bouche des sonorités, tournures et mots perdus qui s’inscrivent dans certains de mes textes un peu
  27. comme le granit affleure à la surface des landes du haut plateau limousin ; de la même façon que
  28. Montaigne convoquait le gascon là où le français lui faisait défaut, ou que Balzac sauvait le mot de
  29. rabouilleuse, Sand celui de champi, Renard celui d’écornifleur, Jouhandeau des idiolectes creusois,
  30. Miron celui de rapaillé, Trassard ceux de la Mayenne, de même c’est peut-être la langue française
  31. qu’il nous faut songer à préserver de l’oubli où tendent à tomber maintes de ses manières (et, qui
  32. sait, sa possibilité de nommer encore le monde).
  33. Dans les temps où je faisais l’épreuve de cette diglossie heureuse, je m’éloignais de la
  34. Corrèze ; je faisais l’expérience d’un autre redoublement ; j’ai, en effet, passé la part majeure
  35. de mon enfance au Liban, débarquant sur le port de Beyrouth, en janvier 1960, et découvrant le
  36. bruissement singulier de la ville (cette rumeur de klaxons, cris de marchands ambulants, cloches
  37. et muezzins, et tout ce qui, par la vertu des synesthésies, entre de visible et d’olfactif, dans le bruit
  38. d’une ville) avec, au coeur de ce bruire, la langue – les langues, plutôt, puisque Beyrouth est un lieu
  39. privilégié du bruissement linguistique.
  40. J’y ai, bien sûr, entendu le français tel qu’il ne m’avait pas encore été donné de l’entendre
  41. (accent, idiolectes libanais, voire ce qu’on a pu appeler, de façon plus ou moins heureuse, le
  42. franbanais) et que j’ai écouté au point de me l’approprier, retrouvant l’accent libanais dès que je
  43. pose le pied sur ces rivages, ou, même, dès lors que la perte de l’enfance se mue en exil et que j’en
  44. appelle à ces langues et aux accents pour apaiser ma douleur.
  45. Langues parmi lesquelles l’arabe avec quoi je n’étais pas, comme avec le patois limousin,
  46. en situation de partage affectif, mais qui, très vite, m’apparut comme la langue avec laquelle il me
  47. faudrait pactiser, qu’il me faudrait apprendre et qui se mettrait à m’habiter au point qu’elle n’entre
  48. pas moins que le limousin dans l’alchimie de cette « douce langue natale » dont parle Baudelaire.
  49. Non seulement l’arabe de la rue mais l’arabe littéraire, autre façon de nommer ce qui m’entourait
  50. et de laisser s’approcher des figures qui seraient autrement demeurées inquiétantes, dans cette
  51. proximité qui a la pudeur de la distance.
  52. La langue arabe, donc, comme le tout autre du français et, aujourd’hui, par-delà l’opposition
  53. entre Orient et Occident, comme le patois limousin, perdue et infiniment retrouvée et continuant de
  54. bruire en moi parmi toutes les langues apprises ou entendues à Beyrouth : l’anglais, le latin, le grec
  55. ancien, l’arménien, l’hébreu, ou bien celles qui suscitaient une contemplation muette : les écritures
  56. antiques dont je recopiai opiniâtrement les alphabets et les formules tombales : le phénicien, le
  57. sumérien, les hiéroglyphes égyptiens.
  58. C’est donc à partir de l’éloignement et de l’altérité d’autres langues que j’ai pu poser sur
  59. le français un regard qui reste pour moi d’une perpétuelle nouveauté, comme si j’en avais été
  60. heureusement dépossédé afin de me le réapproprier, c’est-à-dire d’écrire, d’entrer avec lui dans un
  61. rapport d’invention et d’étrangeté perpétuelles. […]
  62. Richard Millet, « L’amour et la mort des langues » in Le Sentiment de la langue,
  63. La Table Ronde 2003, p. 275 à 283.