Le fait est observable, neutre et pluraliste. Je crois que ces trois propriétés disent déjà ce qu’un

enseignement du « fait religieux » peut signifier pour l’école républicaine, dans un pays où la laïcité,

privilège unique sur le continent européen, revêt la dignité d’un principe constitutionnel. Pour aller un

peu plus loin, la séparation des Églises et de l’État ne signifie pas, comme aux États-Unis d’Amérique,

5 rendre les Églises libres de toute emprise étatique, mais rendre l’État libre de toute emprise ecclésiale.

[…]

On a longtemps opposé l’ordre des faits – c’est-à-dire le consistant, l’attestable, le solide – à

l’ordre des croyances – l’imaginaire, l’évanescent ou le subjectif. Mais il y a des faits de croyance, qui

sont à cheval sur le matériel et sur le spirituel, sur le politique et sur l’imaginaire. Ces faits de croyance

10 brouillent cette distribution des rôles. Les rois thaumaturges chers au très laïc Marc Bloch ne

guérissaient certainement pas les écrouelles, mais le fait que l’on y ait cru pendant des siècles n’a pas

peu contribué à la stabilité objective de la monarchie en France. L’existence du paradis n’est

malheureusement pas attestée. Mais le fait que l’on ait pu ou que l’on puisse toujours y croire a fait

jadis galoper des dizaines de milliers de chrétiens jusqu’en Terre sainte et a mis une poignée

15 d’illuminés dans des avions ultramodernes, en direction de New York ou de Washington. On est en

droit de penser que ces mythes sont des symptômes d’ignorance et d’arriération, mais l’ignorance de

ces mythes, de leur provenance et de la diversité de leurs interprétations constitue également un signe

d’arriération. Peut-on même aborder l’économie et le Cac 40 sans réfléchir aux phénomènes subjectifs

de confiance et d’incroyance qui font monter ou baisser les cours et qui font de la monnaie une

20 croyance objectivée et de la Banque de France – c’était dans ses statuts - « la gardienne de la foi

publique » ? Le fait est plus qu’une opinion, et cela peut surprendre dans une tradition libérale. Il suffit

de penser à notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à son article 10 - « Nul ne doit

être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas

l’ordre public établi par la loi ». Tel était le statut du phénomène religieux pour les constituants de 1789.

25 Depuis 1789, l’histoire nous a appris que le mot « opinion » était un peu optimiste ou léger pour

désigner la conviction religieuse. Ce n’est pas que le mot d’ordre de Condorcet - « rendre la raison

populaire » - ait perdu de son actualité : le rôle de l’instruction publique reste plus que jamais de

«former des citoyens difficiles à gouverner », à manipuler ou embrigader. Mais entre Condorcet et

nous, il y a eu Durkheim, Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss : l’évolution des savoirs a élargi et

30 complexifié nos outils intellectuels.

Parler de fait religieux consiste à envisager autre chose qu’une histoire des opinions, autre

chose que le développement des techniques du bien-être personnel, et même quelque chose de plus

qu’une intime espérance ou qu’une option spirituelle. En effet, le fait de conscience est un fait de

société et un fait de culture, un fait social total qui déborde le sentiment privé et l’inclination individuelle.

35 C’est cette dimension structurante (certains disent identitaire ou collective) qui lui donne sa place

comme objet d’étude dans l’enseignement public. Le rôle public revendiqué par les Églises et les

confessions est un fait historique, à ne pas confondre avec le statut institutionnel de ces Églises au

I.U.F.M. de l’Académie de NICE Test du 27 mars 2004 Page 8 sur 26

regard du droit public, qui relève quant à lui d’un choix civique. Outre une liturgie, les cultes organisent

surtout une économie, scandent les heures et polarisent l’espace, déterminent ce que nous mangeons,

40 comment nous nous habillons, avec qui nous nous marions et où nous nous faisons enterrer. Il s’agit

donc plus d’une anthropologie pratique que d’une spéculation théologique. C’est bien là que gît la

difficulté du passage du voeu à l’acte. En effet, religion et laïcité sont des mots qui sentent encore la

poudre, même au coeur d’un pays et d’un continent qui tranchent avec tous les autres par une

sécularisation avancée et où pourtant le religieux continue, par maints biais, de faire mouvement.

45 En d’autres termes, « factuel » résonne avec « actuel ». En effet, le fait religieux n’est pas

qu’archives et vestiges. Il renvoie à des forces vives et à des questions qui fâchent, comme le port des

signes religieux, les jours d’examen, les menus. Il renvoie à l’intrusion des familles et de l’actualité

dans l’enceinte scolaire. Mais le caractère laïc de l’exercice peut aider à « mouiller la poudre » et à

refroidir les passions. En effet, une distinction sereine et revendiquée des domaines de compétences

50 constitue déjà en soi une pédagogie. La laïcité postule, outre l’obligation de réserve des agents publics

et la stricte égalité entre croyants et non-croyants, l’autonomie du professeur par rapport à tout groupe

de pression. S’en tenir au religieux comme phénomène d’observation et de réflexion peut aider tout un

chacun à démêler ce qui relève d’une part des connaissances communes et indispensables à tous, de

ce qui relève d’autre part du domaine des consciences, des familles et des traditions. Cela peut

55 également aider à faire comprendre aux élèves qu’il faut rendre à la culture ce qui est à la culture et au

culte ce qui est au culte.

Si le religieux, distinct en cela du spirituel, désigne la conviction intérieure en tant qu’elle

s’extériorise et le sentiment individuel en tant qu’il se socialise, il est clair que l’enseignant n’a pas

qualité à outrepasser le domaine du manifeste, c’est-à-dire de tout ce que chacun peut lire, voir ou

60 entendre. À l’inverse, le théologien ou le ministre du culte n’a pas qualité à s’attribuer l’exclusive de

l’interprétation de tel ou tel fait, verset ou sourate sous prétexte qu’il faudrait être chrétien, juif ou

musulman pour pouvoir parler des Évangiles, de la Bible ou du Coran. Car, à ce compte-là, seuls les

professeurs libéraux pourraient parler d’Adam Smith et seuls les communistes de Karl Marx. C’est

pourquoi une laïcité qui s’interdirait ce champ de savoir se condamnerait à une frilosité certaine. C’est

65 pourquoi aussi une pédagogie ainsi comprise pourrait contribuer à une pédagogie de la laïcité

elle-même. Le fait religieux n’est pas tout, mais il est presque partout. Il ne constitue pas une sphère à

part et ne fait pas l’objet d’une discipline en soi.

Régis Debray, professeur à l’Université Lyon-III, «Le fait religieux : définitions et problèmes», in
L’enseignement du fait religieux
(CRDP de Versailles 2003)