La légende raconte, et si elle n’est pas vraie elle est bien trouvée, qu’un jour Staline demanda : «Le

pape, combien de divisions ? » La suite des événements nous a prouvé qu’en certains cas les divisions

sont importantes, mais qu’elles ne sont pas tout. Il existe des pouvoirs immatériels, non évaluables en

termes de poids, qui, en quelque sorte, pèsent lourd.

5 Nous sommes entourés de pouvoirs immatériels, qui ne se limitent pas à ce que nous appelons

valeurs spirituelles, tels qu’une doctrine religieuse. C’est un pouvoir immatériel que celui des racines

carrées, dont la loi survit aux siècles et aux décrets de Staline et du pape. Et parmi ces pouvoirs, je

compterai celui de la tradition littéraire, c’est-à-dire l’ensemble des textes produits par l’humanité à des

fins non pratiques (comme tenir des registres, noter des lois et des formules scientifiques, enregistrer

10 des procès-verbaux de séances ou fournir des horaires de chemin de fer) mais plutôt gratia sui, par

amour d’eux-mêmes – et qu’on lit pour le plaisir, l’élévation spirituelle, l’élargissement des

connaissances, voire comme pur passe-temps, sans que personne nous y contraigne (exception faite

des obligations scolaires).

Certes, les objets littéraires ne sont qu’à demi immatériels, puisqu’ils s’incarnent en véhicules

15 généralement faits en papier. Mais jadis, ils s’incarnaient dans la voix de celui qui évoquait une tradition

orale, ou encore dans de la pierre, et aujourd’hui nous discutons sur l’avenir des e-books, qui devraient

nous permettre de lire aussi bien un ana que La Divine Comédie sur un écran à cristaux liquides. Je

préfère annoncer tout de suite que je n’ai pas l’intention de me prononcer ce soir sur la vexata quaestio

du livre électronique. Je fais naturellement partie de ceux qui préfèrent lire un roman ou un poème en

20 volume papier, dont je me rappellerai le grain et les pages cornées, mais on me dit qu’il existe une

génération de hackers qui, n’ayant jamais lu un livre de leur vie, ont aujourd’hui, grâce à l’e-book,

approché et apprécié pour la première fois Don Quichotte. Autant de gagné pour leur esprit et autant de

perdu pour leur vue. Si les générations futures arrivent à avoir un bon rapport (psychologique et

physique) avec l’e-book, le pouvoir de Don Quichotte ne changera pas.

25 A quoi sert ce bien immatériel qu’est la littérature ? Il suffirait de répondre, comme je l’ai déjà fait,

que c’est un bien qui se consomme gratia sui, et donc qu’il ne sert à rien. Mais une vision si

désincarnée du plaisir littéraire risque de réduire la littérature au jogging ou à la pratique des mots

croisés – tous deux servant d’ailleurs à quelque chose, la santé corporelle, ou l’éducation lexicale. Ce

dont j’entends parler aujourd’hui, c’est d’une série de fonctions que prend la littérature pour notre vie

30 individuelle et la vie sociale.

La littérature maintient en exercice d’abord la langue comme patrimoine collectif. La langue, par

définition, va où elle veut, aucun décret venu d’en haut, ni de la politique, ni de l’Académie, ne peut

arrêter sa marche et la faire dévier vers des situations prétendues optimales. Le fascisme s’est efforcé

de nous faire dire mescita au lieu de bar, queue de coq au lieu de cocktail, filet au lieu de goal, voiture

35 publique au lieu de taxi, et la langue ne lui a pas obéi [……].

I.U.F.M. de l’Académie de NICE Test du 27 mars 2004 Page 4 sur 26

La langue va où elle veut, mais elle est sensible aux suggestions de la littérature. Sans Dante, il n’y

aurait pas eu un italien unifié. Dans De l’éloquence en langue vulgaire, il analyse et condamne les

divers dialectes italiens, se propose de forger une nouvelle langue vulgaire illustre. Personne n’aurait

parié sur un tel acte d’orgueil, et pourtant, avec La Divine Comédie, il emporte la partie. Il est vrai que

40 pour devenir la langue parlée de tous, il a fallu quelques siècles à la langue vulgaire de Dante, mais elle

y est arrivée parce que la communauté de ceux qui croyaient à la littérature continuait à s’inspirer de ce

modèle. Et s’il n’y avait pas eu ce modèle, l’idée d’une unité politique n’aurait peut-être jamais pu faire

son chemin. [……]

La littérature, en contribuant à former la langue, crée une identité et une communauté. J’ai parlé de

45 Dante, mais essayons de penser à ce qu’aurait été la civilisation grecque sans Homère, l’identité

allemande sans la traduction de la Bible par Luther, la langue russe sans Pouchkine, la civilisation

indienne sans ses poèmes fondateurs.

Mais la pratique littéraire maintient en exercice aussi notre langue individuelle. Aujourd’hui,

beaucoup déplorent la naissance d’un langage néotélégraphique qui s’impose dans le courrier

50 électronique et les textos des portables, où l’on va jusqu’à écrire « je t’aime » avec un sigle ; mais

n’oublions pas que ces mêmes jeunes qui envoient des messages dans cette nouvelle sténographie

sont, au moins en partie, les mêmes que ceux qui se pressent dans ces nouvelles cathédrales du livre

que sont les librairies Mégastore. Même s’ils ne font que feuilleter sans acheter, ils entrent en contact

avec des styles littéraires cultivés et élaborés, auxquels leurs parents, et bien sûr leurs grands-parents,

55 n’avaient pas été exposés.

Certes, on peut dire que ces jeunes, majorité par rapport aux lecteurs des générations précédentes,

sont une minorité par rapport aux six milliards d’habitants de la planète ; et je ne suis pas idéaliste au

point de penser que la littérature procurerait un soulagement aux foules immenses qui manquent de

pain et de médicaments. Toutefois, je voudrais faire une observation : les malheureux qui, unis en

60 bandes errantes, tuent en jetant des pierres du haut d’une rocade ou en mettant le feu à une enfant, qui

qu’ils soient, n’en sont pas arrivés là parce qu’ils ont été corrompus par la Novlangue de l’ordinateur (ils

n’ont même pas accès à l’ordinateur) mais parce qu’ils restent exclus de l’univers du livre et de ces lieux

où, par l’éducation et la discussion, ils seraient touchés par les reflets d’un monde de valeurs qui

provient des et renvoie aux livres.

Umberto ECO, professeur à l’Université de Bologne, De la littérature, p. 9 à 13 (Grasset 2003)