La laïcité peut se définir par un double refus : celui de toute religion officielle, celui de tout

athéisme d’État. Ces refus constituent les revers de deux caractéristiques «positives » de la

laïcité : le respect de la liberté de conscience et la recherche de la liberté de penser. Tel a été

l’enjeu principal de l’établissement de la laïcité (des années 1880 à 1905). Dans un contexte

5 différent, cela me semble être encore l’enjeu présent d’une militance laïque aujourd’hui.

Au cours du XIXe siècle, la liberté de conscience a longtemps été revendiquée face aux

prétentions du «catholicisme intransigeant » (E. Poulat). Ainsi les enterrements civils ont été

brimés. Mais quand les Républicains ont durablement conquis le pouvoir, ils ont dû aussi se

poser la question de la liberté de conscience de leurs adversaires. Significativement, le projet

10 de séparation déposé, en 1904, par Emile Combes n’en disait mot. Il ne fut pas accepté et

c’est une loi bien différente qui fut adoptée. Avec la séparation, «la République ne reconnaît,

ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (excepté «les dépenses relatives à des exercices

d’aumonerie »)(article 2). En même temps, elle «assure la liberté de conscience » et « garantit

le libre exercice des cultes » (article 1) (…)

15 La laïcité française a été marquée par la lutte contre des forces religieuses qui voulaient

dominer la nation. Elle n’est pas «liberté de conscience » seulement, elle est aussi « liberté de

penser » c’est-à-dire mouvement d’émancipation face à toute doctrine englobante, acquisition

de l’esprit critique, d’une connaissance distanciée. L’école publique laïque est toujours un

élément clef de cette formation. Pour sauvegarder cela, elle doit prendre en compte une

20 différence profonde avec la situation d’il y a un siècle : le rapport général entre adultes et

enfants, et celui entre institutions et société civile ne sont plus les mêmes.

Le risque est alors de se trouver entraîné par une sorte de grande logique de l’équivalence

alors qu’il faut inventer comment faire fonctionner de nouvelles distinctions dans un contexte

neuf pour une part, d’ailleurs, résultat de la réussite de la démocratie et de la laïcité. Car il faut

25 bien le dire, dans un premier temps, l’école, mais aussi d’autres institutions comme la

médecine, avaient revêtu certains aspects d’Église séculière.

Outre la forme, se pose la question du contenu. On sait que des problèmes que l’on pensait

être réglés resurgissent, comme la mise en cause de l’évolution par des doctrines créationnistes.

Les enseignants bien sûr doivent tenir bon sur la distinction des plans, refuser la confusion entre

30 croyance et science, mais ils doivent aussi montrer qu’il ne s’agit pas d’opposer doctrine

I.U.F.M. de l’Académie de Nice Test du 1er avril 2000 page 11 / 30

contre doctrine. La démarche scientifique ne donne pas des «vérités », seulement le savoir le

plus élaboré d’un temps. Et pour dire les choses rapidement, donc de façon un peu brutale, les

enseignants doivent se garder eux-mêmes de tout ce qui peut apparaître comme de

l’obscurantisme. J’ai rencontré des professeurs de philosophie qui n’évitaient pas toujours cet

35 écueil quand ils parlaient de façon péremptoire des sciences humaines, et en particulier

récusaient la démarche sociologique.

Mais les menaces les plus graves qui pèsent aujourd’hui sur la liberté de penser proviennent

de la puissance du système médiatique. Il risque de réduire la réalité à l’actualité, de

développer une conception simpliste des problèmes qui privilégie les opinions tranchées et les

40 petites phrases sur les analyses un peu subtiles et nuancées, qui préfère l’émotion brute et

l’indignation immédiate à la réflexion. On risque d’aboutir à un néocléricalisme. Il revient à

l’école d’enseigner que la liberté des médias –essentielle à la démocratie– doit être complétée

par la liberté par rapport aux médias, c’est-à-dire l’apprentissage de la capacité à pouvoir

prendre une certaine distance, et trier entre mise en scène et éléments de connaissance.

45 Respect de la liberté de conscience, recherche de la liberté de penser, tel est le contenu du

pacte laïque qui n’est nullement (malgré le contresens qui en a été fait) un «accord négocié

avec les religions », mais une projection commune dans un avenir à construire ensemble, où

chacun fait une place à l’autre, bref une manière de conjuguer unité et diversité.

Jean BAUBÉROT, professeur à l’École Pratique des Hautes Études,

US-MAG, n° 510, novembre 1999