§ 1 L'apport de la culture des humanités pour l'étude de la condition humaine

demeure capital. Tout d'abord, l'étude du langage ; celui-ci, sous sa forme la plus

accomplie qui est la forme littéraire et poétique, nous introduit directement au

caractère le plus original de ……… car, comme dit Yves Bonnefoy, « ce sont les

mots, avec leur pouvoir d'anticipation, qui nous distinguent de la condition

animale ». Et, souligne Bonnefoy, l'important du langage est dans ses pouvoirs et

non dans ses lois de fonctionnement1.

§ 2 En ce qui concerne la littérature proprement dite, François Bon2 constate à juste

titre « qu'on s'est coupé de la littérature comme auto-réflexion de l'homme dans son

universalité, en la mettant au service de la langue véhiculaire…[où] elle devient

soumise et seconde ». Il faut lui restituer sa pleine vertu.

§ 3 La longue tradition des essais, propre à notre culture, depuis Érasme,

Machiavel, Montaigne en passant par La Bruyère, La Rochefoucauld, Diderot et

allant à Camus et Bataille, constitue une abondance d'apports réflexifs sur la

condition humaine. Mais également le roman ainsi que le cinéma nous offrent ce

qui est invisible aux sciences humaines, lesquelles occultent ou dissolvent les

caractères existentiels, subjectifs, affectifs de l'être humain, qui vit ses passions, ses

amours, ses haines, ses engagements, ses délires, ses bonheurs, ses malheurs, avec

chances, malchances, tromperies, trahisons, hasards, destin, fatalité…

§ 4 C'est le roman et le film qui nous donnent à voir les relations de l'être humain

avec autrui, avec la société, avec le monde. Le roman du 19e siècle et le film du 20e

siècle nous transportent dans l'histoire et à travers les continents, dans la guerre et

dans la paix. Et le miracle d'un grand roman comme d'un grand film, c'est, en

plongeant dans la singularité de destins individuels localisés dans le temps et

l'espace, de révéler l'universalité de la condition humaine. Ainsi, la chronique d'un

mondain dans le petit périmètre du faubourg Saint-Germain devient, dans « À la

recherche du temps perdu », un microcosme des profondeurs de la condition

humaine.

§ 5 Kundera, dans l'Art du roman3, le dit très bien. Le roman c'est plus qu'un

roman. Nous savons que le roman, à partir du 19e siècle, s'est rempli de toute la

complexité de la vie des individus, y compris la vie la plus ……… . Il nous donne à

voir que l'être le plus quelconque a plusieurs vies, joue plusieurs rôles, vit une

existence en partie de fantasmes, en partie d'actes. La complexité des relations du

sujet avec autrui, les instabilités du « moi » ont été montrées avec force par

Dostoïevski.

§ 6 C'est la littérature qui nous montre, comme l'indique l'écrivain hadj Garm' Oren,

que « tout individu, même le plus enfermé dans la plus banale des vies, constitue en

lui-même un cosmos. Il porte en lui ses multiplicités intérieures, ses personnalités

virtuelles, une infinité de personnages chimériques, une polyexistence dans le réel et

l'imaginaire, le sommeil et la veille, l'obéissance et la transgression, l'ostensible et le

secret, des grouillements larvaires dans ses cavernes et gouffres insondables.

Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans ……… de

désirs et d'amours, des abîmes de malheur, des immensités d'indifférence glacée,

des embrasements d'astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles,

des éclairs de lucidité, des orages déments… »4

§ 7 La poésie, qui fait partie de la littérature tout en étant plus que de la littérature,

nous introduit à la dimension poétique de l'existence humaine. Elle nous révèle que

nous habitons non seulement prosaïquement – soumis à l'utilité et à la fonctionnalité

– mais aussi poétiquement la Terre, voués à l'émerveillement, à l'amour et à l'extase.

Elle nous fait communiquer par le pouvoir du langage avec le mystère qui est audelà

du dicible.

§ 8 Les arts nous introduisent à la dimension esthétique de l'existence, et selon

l'adage qui dit que la nature imite ce que l'oeuvre d'art lui propose, ils nous

apprennent à mieux voir esthétiquement le monde. Il s'agit enfin de révéler que dans

toute grande oeuvre, de littérature, de cinéma, de poésie, de musique, de peinture, de

sculpture, il y a une pensée profonde sur la condition humaine.

§ 9 Ajoutons que tout enseignant de littérature, poésie, musique notamment devrait

prendre conscience du fait qu'à partir du 19e siècle s'opère une disjonction culturelle

dans l'histoire européenne. Alors que le monde masculin adulte des classes

bourgeoises se voue à l'efficacité, la maîtrise, la technique, le profit, et que le

prolétariat est asservi au travail, une part du monde adolescent et féminin prend en

charge la sensibilité, l'amour, le chagrin et va exprimer comme en nulle autre civilisation

ou période de l'histoire les aspirations et les tourments de l'âme humaine :

c'est bien ce qu'énoncent Shelley, Keats, Novalis, Hölderlin, Nerval, Rimbaud.

Tandis que la puissance de l'Occident européen déferle sur le monde en chantant

victoire dans toutes ses batailles, ces poètes chantent les souffrances des humains

subissant la cruauté du monde et de la vie. Beethoven, dans son dernier quatuor,

unit inséparablement la révolte irrépressible du muss es sein? à la résignation à

l'inéluctable du es muss sein! Le quintette de Schubert nous fait l'offrande d'une

douleur qui, sans cesser pourtant d'être douleur5, se transfigure dans le sublime.

§ 10 Enfin la philosophie, si elle renoue avec sa vocation réflexive sur tous les aspects

du savoir et des connaissances, pourrait, devrait faire converger la pluralité de leurs

éclairages sur la condition humaine.

§ 11 En dépit donc de l'absence d'une science de l'homme qui coordonne et relie les

sciences de l'homme (ou plutôt en dépit de l'ignorance des travaux effectués dans ce

sens6), l'enseignement peut efficacement tenter de faire converger les sciences

naturelles, les sciences humaines, la culture des humanités et la philosophie sur

l'étude de la condition humaine. Il pourrait dès lors déboucher sur une prise de

conscience de la communauté de destin propre à notre ère planétaire, où tous les

humains sont confrontés aux mêmes problèmes vitaux et mortels.

Edgar Morin : La tête bien faite. Seuil Collection « L'Histoire immédiate 1999 »

 

1 « L'enseignement de la poésie », in Quels savoirs enseigner dans les lycées, ministère de l'Éducation nationale, CNDP, 1998, p.63-67.

2 « Transmettre la littérature : obstacles », in Relier les connaissances, Éd. du Seuil, à paraître en 1999.

3 Gallimard, 1986, et coll. Folio, 1995.

4 Manuscrit inédit.

5 Cf. la maxime beethovenienne durch Leiden Freude (à travers la souffrance la joie).

6 … dont mes livres L'Homme et la mort (Éd. du Seuil, Points Essais n° 77) et Le Paradigme perdu. La nature humaine (Éd. du Seuil, Points
Essais n° 109), ainsi que l'ouvrage collectif, dirigé par E. Morin et M. Piattelli, L'Unité de l'homme, 3 vol. (Éd. du Seuil, Points Essais n° 91, 92
et 93).